RUSSIE (géographie)


RUSSIE (géographie)
RUSSIE (géographie)

En 1985, Mikhaïl Gorbatchev engageait l’U.R.S.S. dans la perestroïka, nouvelle politique qui se transforma bien vite en séisme géopolitique pour le continent européen. En 1989, les démocraties populaires s’effondraient. En 1990 et 1991, l’U.R.S.S. s’enfonçait dans une crise qui aboutit à son implosion. Le 25 décembre 1991, la démission de Gorbatchev constituait la dernière étape de la disparition de l’U.R.S.S., qui laissa place à quinze républiques indépendantes.

La Russie n’est plus que l’une de ces républiques, mais elle demeure le plus vaste État du monde (17 075 400 km2) et c’est elle qui a hérité des attributs de la puissance de l’U.R.S.S. disparue.

La Russie se trouve ramenée à elle-même, à son milieu naturel rigoureux, riche de ressources, mais démesuré. Son économie est à refonder. Sa population comporte encore quelques minorités, mais elle est dorénavant très majoritairement russe, et le pays se retrouve face au dilemme, qui depuis trois siècles domine l’histoire russe: puiser les forces de son renouveau dans ses traditions ou dans l’ouverture sur l’extérieur?

1. Le poids du milieu

Avantages et contraintes de l’immensité

De Kaliningrad au détroit de Béring, la Russie s’étend sur 10 000 km; des îles Severnaïa Zemlia (îles des Terres du Nord) à la frontière chinoise, sur 3 500 km. Une telle étendue présente l’avantage de multiplier les ressources minières, mais de telles distances ne peuvent qu’en contrarier la mise en valeur.

A l’ouest, la plate-forme russe alterne vastes dépressions (100 à 200 m d’altitude) et immenses plateaux, culminant à 3 400 mètres. Les différences d’altitude y ont été réduites par les grands glaciers quaternaires qui ont recouvert de moraines toute sa moitié nord. Leur fonte, il y a quelques dizaines de milliers d’années, a laissé une topographie confuse de collines mal drainées, qui explique la prolifération dans les creux de terrain de multiples plans d’eau, de marais, de tourbières. Au sud du front des glaciers, les vents violents ont accumulé des sédiments éoliens, les lœss. Cette roche compacte, peu aérée, est peu propice au développement des racines des arbres. C’est le domaine de la steppe herbacée.

La plate-forme russe, ensemble sédimentaire, offre des ressources énergétiques. Le charbon est exploité, car il est situé dans la partie utile du pays, mais les gisements présentent de sérieux handicaps: la houille de la Petchora, de bonne qualité, se trouve au-delà du cercle polaire; le lignite du bassin de Toula (au sud de Moscou), bien situé, est de très médiocre qualité; la partie russe du Donbass (oblast de Rostov-sur-le-Don), exploitée depuis un siècle, n’offre plus les meilleures qualités de charbon (veines profondes, minces). Les hydrocarbures du soubassement primaire ont été exploités à partir des années 1950, sous le nom de Bakou II, le long de la Volga et de la Kama. La partie nord produit encore de grandes quantités de pétrole. Dans la partie sud ont été découverts plus récemment (dans les années 1970 et 1980) de riches gisements de gaz (Orenbourg, Astrakhan).

La principale ressource en minerai est l’A.M.K. (l’anomalie magnétique de Koursk), près de la frontière ukrainienne. Dans cette région, un bombement du socle amène près de la surface un énorme gisement de fer à haute teneur.

La plate-forme russe est ceinturée par un amphithéâtre de reliefs. Au nord, la partie russe du bouclier scandinave, qui s’élève à 1 190 mètres dans la presqu’île de Kola, renferme quelques minerais (fer, apatite, nickel). À l’est, la chaîne de l’Oural allonge un mince cordon méridien de crêtes parallèles peu élevées (1 900 m au nord, 1 600 au sud). Avec ses cols bas et élargis par l’érosion, l’Oural n’a jamais constitué une barrière. Ce véritable coffre-fort métallifère offre une grande variété de ressources minières. Au sud, le plissement alpin a érigé la chaîne du Caucase, sur laquelle s’appuie la frontière russe. Là se trouve le point culminant du pays, l’Elbrouz (5 642 m). L’avant-pays caucasien est semé de poches de pétrole et de gaz, dont l’importance décline.

Au-delà de l’Oural s’étend la plaine de Sibérie occidentale, immense cuvette effondrée depuis l’ère secondaire. L’eau y est omniprésente: les marécages couvrent 60 p. 100 de la surface. Au printemps, la masse de neige accumulée sur le bassin (1,5 million de kilomètres carrés) fond rapidement et afflue vers les cours d’eau, mais si la fonte s’engage dès le 15 avril au sud, l’embouchure de l’Ob, au nord, reste gelée jusqu’en juin, entravant l’évacuation de l’eau. Le ressuyage de la plaine de Sibérie occidentale s’effectue durant l’été, très lentement, la pente de l’Ob étant très faible: à 2 600 kilomètres de la mer, le fleuve n’est qu’à 27 mètres d’altitude.

Dans cette région, la circulation n’est aisée qu’en hiver, lorsque le gel assure un sol stable. Malgré ces conditions difficiles, la Sibérie occidentale est devenue la première source d’hydrocarbures du pays depuis la mise en service de Bakou III. La mise en valeur a commencé, dans les années 1980, par l’exploitation du pétrole dans la partie moyenne de l’Ob. Elle s’étend depuis sans cesse plus au nord, au fur et à mesure de la mise au jour de réserves de gaz qui passent pour les plus importantes de la planète.

Entre Ienisseïet Lena s’étend la plate-forme de Sibérie centrale. Ses plateaux étagés, disséqués par des vallées en gorge, offrent de bons sites hydroélectriques. La couverture sédimentaire primaire recèle d’importantes réserves charbonnières, qui ne sont exploitées que dans le Sud (houille d’Irkoutsk, lignite du bassin de Kansk-Atchinsk). Les intrusions dans la couverture sédimentaire sont à l’origine de sites miniers isolés (nickel et cobalt de Norilsk, diamants de Iakoutie).

De l’Altaïau détroit de Béring s’étend une écharpe montagneuse de structure complexe. À l’ouest, il s’agit de massifs soulevés en bloc, les monts Altaïet Saïan. C’est sur le piémont septentrional de ce dernier que se trouve le bassin du Kouzbass qui, avec ses couches épaisses de houille de bonne qualité, est le pilier de la production charbonnière russe. Des chaînes de montagnes issues de plissements anciens s’étendent au-delà du lac Baïkal (monts Iablonovyïet Stanovoï, Sikhota-Alin) et au-delà de la Lena (monts Verkhoïansk et Tcherski). Elles sont de plus en plus inhabitées à mesure qu’on va vers l’est ou vers le nord. L’exploitation des ressources du sous-sol n’est (incomplètement) engagée que le long du Transsibérien (houille de Nierioungri). Au nord, on se borne à l’extraction des métaux précieux (or).

Sur le littoral pacifique, la presqu’île du Kamtchatka, les îles Kouriles et Sakhaline, qui font partie de la «ceinture de feu» du Pacifique, introduisent un paysage volcanique unique en Russie.

Les contraintes de la continentalité

La continentalité marque climat et végétation de plus en plus durement à mesure qu’on va vers l’est, c’est-à-dire qu’on s’éloigne de l’Atlantique. En effet, dans l’hémisphère Nord, la circulation atmosphérique, vecteur des transferts d’énergie et d’humidité, se fait d’ouest en est.

Pour l’essentiel, la Russie se situe au nord du 50e parallèle, celui de Vancouver et de Terre-Neuve. Cette position très septentrionale explique largement l’emprise du froid sur le pays, et plus on va vers l’est, plus la possibilité d’advection d’air maritime, de nature à atténuer la rigueur des températures, se fait rare; le froid de l’hiver s’accuse donc. Ainsi, si Moscou, à l’ouest, connaît cinq mois sur douze à température négative, Iakoutsk, à l’est, en connaît huit. Si la température moyenne de janvier à Moscou est de — 11 0C, elle est de — 43,6 0C à Iakoutsk. À l’est de cette ville, à Oïmiakon, a été relevée la température la plus basse jamais enregistrée dans l’hémisphère Nord, — 78 0C.

Les faibles précipitations d’hiver tombent sous forme de neige. Celle-ci couvre l’essentiel du pays pendant plusieurs mois, mais l’épaisseur du manteau n’est pas suffisante pour protéger le sol contre la morsure du froid. Toutes les régions de Russie situées à l’est de l’Ienisseï et une frange septentrionale de sa partie ouest entrent donc dans le domaine de la merzlota (ou pergélisol), du sol perpétuellement gelé. Ce «froid» du sous-sol est en partie «fossile», c’est-à-dire hérité des glaciations quaternaires. L’été, le sol ne dégèle qu’en surface, les profondeurs restant gelées, donc imperméables, ce qui participe à l’extension des marécages en Sibérie. Ce dégel superficiel pose de gros problèmes pour les travaux publics et la construction.

L’été est assez uniformément chaud: la température moyenne de Moscou en juillet est de 18 0C, celle de Iakoutsk, de 19 0C. Il est toutefois de plus en plus bref au fur et à mesure qu’on va vers l’est, et de plus en plus frais à mesure qu’on va vers le nord.

Entre ces deux extrêmes, les intersaisons sont réduites à quelques semaines. Le printemps, bref, est la saison de la raspoutitsa , «la saison des mauvaises routes». La quantité d’eau fournie par la fonte simultanée de tout le manteau neigeux, renforcée de précipitations, dépasse alors la capacité d’évacuation des rivières. L’eau stagne partout, transformant les chemins en bourbiers impraticables.

Conséquence de la continentalité, les précipitations sont faibles et s’amenuisent d’ouest en est: de 500 à 650 millimètres à l’ouest, elles tombent à 200 millimètres en Iakoutie. Seules la partie sud de l’Extrême-Orient, touchée par les effluves de la mousson, et les régions montagneuses enregistrent des abats importants. Partout, le maximum pluviométrique se situe en été et coïncide avec la saison végétative, mais il ne suffit pas aux besoins des plantes cultivées, en raison de l’importance de l’évapotranspiration liée à la chaleur de l’été. Ce déficit estival concerne la majeure partie de l’espace agricole russe, où l’irrigation est un moyen privilégié d’accroissement des rendements.

L’espace russe est partagé en quatre grands domaines bioclimatiques:

– Le Nord, où la température moyenne mensuelle n’est jamais supérieure à 10 0C, est le domaine de la toundra. Un riche tapis de fleurs apparaît par taches en été, mais l’essentiel de la végétation est constitué de mousses et de lichens. Les arbres, dont la croissance est contrariée par la fréquence et la violence du vent, par la pauvreté des sols, se limitent à quelques formes naines, clairsemées en position d’abri.

– La taïga lui succède au sud et couvre la majeure partie de la Russie. C’est la grande forêt de conifères (pins, épicéas, sapins) auxquels se mêlent quelques feuillus, dont le bouleau, arbre cher au cœur des Russes, symbole de la jeune fille. À l’est de l’Ienisseï, avec l’aggravation de l’hiver, la taïga est plus clairsemée, et le mélèze devient dominant. Sous la taïga, s’étendent les podzols, sols lessivés, acides, n’offrant que de très médiocres possibilités agricoles. La longueur de l’hiver y restreint les possibilités de décomposition de la matière organique.

– Dans la forêt mixte, des conifères se mêlent aux feuillus dominants. Cette formation, largement répandue à l’ouest de l’Oural, se réduit à une étroite bande en Sibérie. Ce domaine a été largement défriché, ses sols bruns podzolisés étant moins défavorables que ceux de la taïga. On retrouve une association à base de feuillus dans la région de l’Amour, au sud de l’Extrême-Orient, en rapport avec une nuance septentrionale du climat de mousson.

– Au sud des zones forestières s’étend la steppe. C’est une formation herbacée, analogue à la prairie nord-américaine, étroitement liée à l’écharpe de lœss qui s’étend de l’Ukraine à la frontière chinoise. Entre forêt et steppe s’intercale une bande plus ou moins large où les deux formations s’imbriquent en plaques, la steppe boisée.

Le mélange millénaire entre la matière organique provenant du cycle annuel de la végétation et le lœss a donné naissance au tchernozem, «terre noire» d’une grande fertilité. Vers le sud et vers l’est, au-delà de la Volga, le climat se faisant plus aride, le tchernozem se dégrade, faisant place à des sols châtains, pouvant être affectés de salinisation. La steppe y présente un aspect beaucoup plus sec.

Dans tout le pays, cette bande de tchernozem, même dégradé, est la base de l’activité agricole. L’agriculture mécanisée y a cependant connu des déboires, «terre noire» et lœss étant très sensibles au ravinement lors des orages si le sol est mis à nu par le labour. Les vents desséchants de juin (soukhoveï ) sont également dangereux: ils érodent un sol mal protégé par les plantes cultivées et dessèchent les récoltes.

Des fleuves excessifs

La Russie est drainée par de grands appareils fluviaux, imposants par leur longueur comme par la taille de leur bassin ou l’ampleur de leur débit (tabl. 1). Tous ces fleuves ont un régime nival étroitement lié au climat. L’hiver, pendant trois mois dans l’Ouest, six dans l’Est, ils sont pris par une carapace de glace. Faute d’apports d’eau, l’écoulement est réduit. Au printemps, les énormes volumes stockés sous forme de neige affluent, et en deux à trois mois, les fleuves charrient 60 p. 100 de leur écoulement annuel. À ces crues grandioses succèdent des étiages d’été. Peu approvisionnés – les précipitations sont insuffisantes par rapport aux besoins de la végétation –, les cours d’eau sont alors sévèrement ponctionnés par l’évaporation.

Indigents lorsque l’homme a besoin d’eux, démesurés au point de paralyser l’activité au printemps, de tels cours d’eau invitent à l’aménagement. Ce n’est toutefois pas avant le XXe siècle que l’homme a pu disposer des moyens techniques suffisants pour les maîtriser. Dans l’Ouest, Volga et Kama ont été transformées en escaliers de lacs par une série de barrages. Les réservoirs de retenue y ont pour fonction de retenir la crue de printemps pour la redistribuer pendant l’été (irrigation, navigation) et l’hiver (électricité de pointe). Les écosystèmes sont toutefois très perturbés par le fonctionnement de ces cascades. En Sibérie, seule la partie située en amont de l’Ienisseï et de son affluent l’Angara a fait l’objet d’un grand aménagement: cinq barrages géants y produisent plus de 100 milliards de kilowattheures par an.

2. Les transports intérieurs, talon d’Achille de l’économie

Si l’immensité présente l’intérêt de multiplier les ressources tant minérales que biologiques, elle présente l’inconvénient de les disperser sur une vaste surface. À cela se superpose un handicap supplémentaire: les ressources de base (hydrocarbures, houille, hydroélectricité, minerais) se trouvent en Sibérie, alors que la population et l’industrie de transformation restent massivement situées à l’ouest de l’Oural. Matières premières et énergie doivent donc converger vers l’ouest, les produits fabriqués devant être distribués sur tout le territoire. La démesure des distances et la rigueur du milieu se conjuguent alors pour faire des transports un problème clé de l’économie russe.

Pour faire face à ce défi, les fleuves ne sont pas d’un grand secours. Ils suivent une orientation sud-nord, alors que le besoin essentiel de transport se situe sur un axe est-ouest. Leur période de navigabilité est au surplus réduite: pendant trois à sept mois de l’année, ils sont pris par une carapace de glace épaisse de 1 mètre et plus, et la débâcle de printemps interdit encore la circulation pendant deux mois. La navigation fluviale n’assure donc que 3 p. 100 des transports intérieurs.

À l’échelle régionale, elle peut cependant jouer un rôle très important. C’est le cas à l’ouest de l’Oural. Cette zone qui abrite l’essentiel de la population et de l’industrie du pays est innervée par la Volga et ses affluents; des seuils facilement aménageables séparent ce bassin fluvial de bassins voisins (Don, Svir). Dès le Moyen Âge, les Varègues tirèrent parti de cette situation topographique et, au prix de portages faciles, mirent en communication Baltique, mer Noire et Caspienne, accédant au monde arabe, au monde grec et à l’Asie centrale. Pierre Ier fit construire un système de raccordement par canaux. Entre 1933 et 1952, Staline fit aménager le système des Cinq Mers. Réaménagé depuis, il constitue une artère maîtresse mettant en communication la mer Caspienne, la mer d’Azov (et au-delà, la mer Noire), la Baltique et la mer Blanche, pour des navires fluvio-maritimes de 5 000 tonnes. Ce système voit passer 40 p. 100 du trafic fluvial russe.

L’essentiel de la charge de transport terrestre est supportée par le réseau de gazoducs et d’oléoducs et par la voie ferrée. Les conduites assurent 52 p. 100 des transports de marchandises, mais les équipements souffrent de vétusté, et, depuis 1990, plusieurs ruptures importantes ont provoqué de sérieux dégâts dans les écosystèmes relativement fragiles du Grand Nord.

Les pondéreux autres que les hydrocarbures circulent par voie ferrée (33 p. 100 du trafic). Ce réseau souffre lui aussi de vétusté (20 p. 100 du parc de locomotives électriques a plus de trente ans) et du manque de matériel, et n’assure qu’une circulation très lente (l’écartement des voies y est plus large qu’en Occident). La partie occidentale du pays est bien desservie par un réseau construit en étoile autour de Moscou. À l’est de l’Oural, en revanche, le réseau se limite à un cordon linéaire méridional, lien d’importance stratégique car il constitue le seul axe lourd entre l’Oural et le Pacifique. Entre l’Oural et l’Ienisseï, l’U.R.S.S. disposait de trois axes, mais depuis l’indépendance du Kazakhstan (1991), il n’en reste qu’un seul dont le tracé soit intégralement en Russie. À l’est du Baïkal, pour doubler l’axe unique, le régime soviétique avait construit à grands frais le B.A.M. (Baïkal-Amour Magistrale), mais le tronçon situé au-delà de Nierioungri fut presque immédiatement mis hors d’usage par des éboulements.

Le transport routier n’assure que 4,5 p. 100 du trafic en raison de l’état médiocre du réseau. On ne compte que 28 kilomètres de routes revêtues pour 1 000 kilomètres carrés (150 à 200 dans la partie occidentale du pays, mieux équipée). Deux tiers seulement de ce réseau sont bitumés. Les tempêtes de neige et la raspoutitsa y constituent toujours de redoutables obstacles saisonniers.

Le transport aérien est l’unique moyen de désenclavement du nord de la Sibérie, mais, compte tenu de l’appauvrissement de la population, il n’assure que 13 p. 100 du trafic national de voyageurs.

3. La population de la Russie

L’ expansion démographique et territoriale russe

C’est en 1558 qu’Ivan IV le Terrible accorde des privilèges d’exploitation des territoires situés à l’est de la Moscovie à la famille des Stroganov. Ceux-ci, à la recherche de nouvelles richesses, financent des expéditions de plus en plus loin vers l’est. Un mouvement est lancé, qui conduira les cosaques sur les rives du Pacifique en 1639 (et même, plus tard, en Alaska). À la fin du XVIIIe siècle, la Russie a conquis la Sibérie et ses 10 millions de kilomètres carrés: pendant deux cent cinquante ans, le pays s’est agrandi au rythme de 100 kilomètres carrés par jour. Jusqu’au début du XIXe siècle, ce territoire reste vide: la Sibérie ne compte que 1,5 million d’habitants en 1815. Elle en compte 10 millions en 1914 et 23 millions en 1960.

Dans le courant du XIXe et du XXe siècle, la Russie connaît en effet une explosion démographique: elle passe de 36 millions d’habitants en 1796 à 90 millions en 1914. L’essentiel de cette croissance est le fait de la fécondité exceptionnelle de la population slave: au début de notre siècle, une femme russe a en moyenne six ou sept enfants (contre trois en Europe). En 1937, l’indice de fécondité est encore de 4,9 enfants par femme; en 1960, de 2,5. Cette démographie galopante a permis le peuplement du pays malgré les épreuves du XXe siècle: plus de 12 millions de morts civils et militaires entre 1914 et 1921 (Première Guerre mondiale, puis guerre civile), 1 million entre 1934 et 1939 (terreur stalinienne), 26 ou 27 millions encore lors de la Seconde Guerre mondiale.

Après 1960, la fécondité russe s’est rapidement alignée sur celle de l’Europe. En réaction, le gouvernement a pris en 1981 des mesures natalistes. Leur succès a eu cependant un effet pervers: les jeunes couples ont en effet avancé la procréation des enfants qu’ils désiraient (un ou deux enfants par foyer) pour bénéficier des avantages accordés par l’État, mais ils n’ont pas pour autant décidé de concevoir plus. Il ne s’agissait donc que d’un «effet de calendrier», et l’accroissement provisoire des naissances était porteur d’un affaissement ultérieur, qui s’est transformé en effondrement sous l’effet de deux autres facteurs: l’arrivée en âge de procréer, à partir de 1985, des «classes creuses» des années 1960, elles-mêmes contrecoup des «classes creuses» des années 1940, et la crise sociale enclenchée en 1989, qui incite les couples à différer les naissances. Le taux de natalité est ainsi tombé à 9,5 p. 1 000 depuis 1992. Le nombre des naissances est devenu inférieur à celui des décès.

Une telle situation d’accroissement naturel négatif n’avait jamais été observée, dans aucun pays, en temps de paix. L’accroissement de la mortalité (environ 15 p. 1 000 depuis 1993), lié à l’alcoolisme, à l’effondrement du système de santé, à la hausse de la criminalité et des suicides, y a sa part de responsabilité. De 1992 à 1995, l’espérance de vie est passée de 74 à 72 ans pour les femmes, de 62 à 58 ans pour les hommes.

Une répartition très inégale

La Russie a une densité moyenne faible (8,6 hab./km2), mais ses 148 millions d’habitants sont très inégalement répartis. La partie occidentale est la plus peuplée. Au-delà de l’Oural, dans le sud de la Sibérie, s’étire une mince bande de peuplement qui s’effiloche progressivement vers l’est. L’histoire du peuplement russe se lit à travers la répartition actuelle des densités.

Dans l’Ouest, sur 5 millions de kilomètres carrés, la densité est de 25 habitants au kilomètre carré. C’est le berceau du peuple russe, auquel la forêt mixte avec ses clairières a longtemps servi de refuge contre les envahisseurs. C’est aussi le domaine de la steppe fertile, sur laquelle la colonisation s’est engagée dès le XVIe siècle. Le Nord, plus inhospitalier, est occupé sporadiquement dès cette époque, mais reste relativement vide encore aujourd’hui.

La forte expansion démographique du XIXe siècle va densifier cet espace. Elle va buter au sud sur le Caucase, montagne-refuge déjà densément peuplée, mais les rives de la Volga et l’Oural se peuplent et deviennent des foyers industriels. Le trakt , la piste, et le Transsibérien, qui ne tarde pas à la doubler, permettent d’occuper la lisière sud de la Sibérie.

Dans les années 1930, avec les plans quinquennaux, débute une phase d’industrialisation massive. La mise en valeur de nouvelles ressources et la volonté d’éloigner le potentiel industriel des frontières occidentales conduisent au renforcement du peuplement de la moyenne Volga, de l’Oural et de la Sibérie occidentale. De nouveaux axes industriels s’étendent, à partir du Transsibérien, en direction de nouvelles ressources. En 1954, le plan des terres vierges, qui concerne en partie la Sibérie occidentale, sera le dernier grand projet de colonisation de l’espace.

Ultérieurement, les ressources nouvelles ont été exploitées à partir de bases locales temporaires (métaux du Nord, hydrocarbures de Sibérie). Le dernier projet de colonisation, lancé dans les années 1970 le long du B.A.M., n’a pas abouti, faute de moyens.

La diversité des nationalités

Le séisme géopolitique de 1991 a ramené la Russie approximativement à ses frontières de 1598 (Sibérie mise à part). La nouvelle Russie est un État ethniquement beaucoup plus homogène que ne l’était l’U.R.S.S.

L’énorme majorité de la population est composée de Russes (81,5 p. 100). Avec les autres Slaves (4 p. 100 d’Ukrainiens et de Biélorusses) et d’autres nationalités au comportement démographique similaire (Allemands, Juifs considérés comme formant une nationalité), le bloc européen représente 87 p. 100 de la population.

Les principaux groupes non slaves se trouvent sur la Volga moyenne. Les Tatars, descendants des envahisseurs qui, au XIIIe siècle, imposèrent leur joug à la Russie pour deux siècles, et les Bachkirs, tous deux turco-mongols et de religion musulmane, représentent 4,7 p. 100 de la population du pays. D’autres peuples, finno-ougriens (Mordves, Oudmourtes, Maris), ou turco-mongols (Tchouvaches), de religion orthodoxe, en représentent 2,5 p. 100. Tous disposent d’une république autonome dans laquelle ils ne constituent jamais la majorité de la population (sauf en Tchouvachie).

Les contreforts du Caucase, densément peuplés, abritent de nombreux petits peuples, très jaloux de leur identité, âprement défendue au cours des siècles. Tous ces peuples réunis forment moins de 3 p. 100 de la population mais, dans la Russie d’aujourd’hui, ce sont les seuls à être démographiquement dynamiques. Tous sont de religion musulmane, sauf les Ossètes (pour partie chrétiens) et les Kalmouks (bouddhistes). Ils disposent de territoires autonomes de petite taille, mais ethniquement très homogènes (sauf le Daghestan). Deux de ces nationalités seulement dépassent le demi-million de représentants, les Avars (550 000) et les Tchétchènes (900 000).

Les nombreuses ethnies de Sibérie et du Grand Nord ne forment pas, toutes réunies, 1 p. 100 de la population du pays. Leurs immenses territoires autonomes sont vides d’hommes (sur 5 millions de kilomètres carrés, la densité est inférieure à 1 hab./km2). Partout, les Slaves sont largement majoritaires.

Villes et campagnes, deux mondes

En 1917, la Russie était un pays rural. Le projet communiste a privilégié la ville, habitat naturel du prolétariat, et ne voyait dans les campagnes qu’un refuge du passé et de l’esprit individualiste.

La part de la population urbaine est donc passée de 14 p. 100 de la population totale à 74 p. 100 en 1989 (73 p. 100 en 1995). De nouveaux centres ont été créés de toutes pièces, mais on a surtout procédé à l’extension massive des anciennes cités et à un remodelage complet du paysage urbain. La ville russe actuelle, conçue selon les principes de l’«urbanisme socialiste», en restera marquée pour longtemps.

La ville socialiste a été bâtie à partir de larges avenues et de vastes places articulées autour d’édifices publics monumentaux (maison du peuple, stade, théâtre...). L’habitat collectif était de règle et a été étendu aux dépens des quartiers traditionnels de petites maisons en bois ou en brique peinte. Dans tout le pays ont été multipliés les mêmes grands ensembles d’architecture sommaire et uniforme. La ville se caractérisait par la rareté du commerce de proximité (magasins, services), et les enseignes lumineuses se limitaient à quelques slogans du parti. Les centres-villes abritaient les administrations, mais également des industries. L’espacement des quartiers s’ajoutant à celui des immeubles collectifs, les distances étaient considérables, et l’absence de moyens de locomotion individuels rendait les citadins tributaires de transports en commun vétustes, souvent bondés.

Par rapport à ce schéma, Moscou a rapidement changé. La circulation automobile y est devenue intense, la publicité envahissante. Le centre, abritant dorénavant toutes sortes de services commerciaux et financiers, est très animé. Les banlieues-dortoirs, elles, ont moins changé, mais l’initiative locale y fait pousser par endroits pavillons et installations d’activités individuelles.

En province, cette mutation affecte, pour l’heure de façon embryonnaire, certaines grandes villes. L’essentiel du paysage urbain y reste cependant celui de l’urbanisme socialiste, souvent en voie de dégradation, les moyens manquant pour en assurer l’entretien.

Les campagnes russes constituent, quant à elles, encore un autre monde. En un demi-siècle, l’exode rural massif les a vidées. Le régime, qui voulait rassembler la population dans des centres agro-industriels, a limité les investissements: seules 30 p. 100 des habitations rurales ont l’eau courante, 20 p. 100 le chauffage central. L’équipement de loisirs (restaurants, discothèques...) y est rarissime. L’opposition du régime à la possession de la voiture individuelle et la faiblesse de l’équipement en transports en commun ont maintenu villages et petites villes dans un isolement que l’individu ne pouvait pas vaincre. Les jeunes avaient donc tendance à fuir les campagnes.

Le monde rural russe d’aujourd’hui, vieilli, vidé de ses éléments les plus dynamiques, sous-équipé, semble comme attardé dans un autre siècle, même si la crise sociale y ramène quelque population venue de la ville.

4. La restructuration des activités économiques

La nouvelle Russie apparue en 1992 a opté pour l’économie de marché. Cependant, après soixante-dix ans de communisme, de fortes pesanteurs se manifestent, et la crise d’adaptation semble durer: poursuivant un mouvement engagé en 1990-1991, presque tous les indicateurs de production ont baissé sans discontinuer de 1992 à 1995.

Depuis le début de la décennie 1990, les activités productives sont touchées par la crise des paiements. Le régime soviétique, par souci de rationalité, avait organisé l’économie en répartissant chaque production en un nombre limité d’unités ravitaillant tout le marché de l’Union. Chaque entreprise était liée à un nombre limité de fournisseurs d’intrants. L’apparition de frontières, en 1991-1992, a bloqué ces relations, paralysant certaines productions, puis, par effet de dominos, l’ensemble de l’activité productive. Aujourd’hui, les entreprises n’ont plus les moyens d’entretenir le matériel ni d’investir. Elles ne paient leurs employés que partiellement et avec plusieurs mois de retard (en janvier 1997, le montant des salaires impayés s’élevait à 9 milliards de dollars; 35 p. 100 des actifs employés sont touchés). La production est étranglée par l’amont comme par l’aval: on la réduit faute de pouvoir se procurer pièces et intrants, et aussi faute de débouchés, les entreprises clientes n’ayant pas les moyens de payer, les consommateurs, au salaire précaire, non plus.

Cette situation de paralysie affecte toute l’économie mais se manifeste de façon différente selon le secteur d’activité.

L’immobilisme agricole

L’agriculture russe (tabl. 2), héritière de l’époque soviétique, est de type extensif. Le rendement céréalier moyen en témoigne: 14,8 quintaux à l’hectare en moyenne sur la période 1991-1995 (de 11,6 à 17,2 quintaux selon l’année).

Depuis 1992, la surface cultivée a diminué, passant de 115 millions d’hectares à 103 millions en 1995. La production agricole a baissé, notamment celle de céréales et de betteraves à sucre (tabl. 3). Faute de moyens de paiement, les exploitations ne sont en effet plus en mesure d’acheter engrais et matériel agricole (l’agriculture recevait 187 000 tracteurs en 1985, elle en a reçu 9 700 en 1995). La production de pommes de terre, une des bases de l’alimentation, est l’une des rares à augmenter, mais il s’agit là d’une culture pratiquée sur des lopins individuels, sans moyens mécaniques.

L’élevage est le secteur le plus touché. Au début de 1996, le cheptel ovin et porcin n’est plus que la moitié de ce qu’il était en 1987 (tabl. 4)! La réduction du troupeau est telle que la situation devient presque équivalente à la catastrophe du début des années 1930, lorsque les paysans détruisirent leurs troupeaux plutôt que d’accepter la collectivisation. Les causes du sinistre actuel sont cependant autres. L’élevage russe est encore organisé comme celui de la période communiste, le bétail étant regroupé dans de grandes exploitations collectives (le troupeau moyen de bovins est de 1 100 têtes par exploitation). Or celles-ci, faute de ventes suffisantes, n’ont plus les moyens d’acheter la quantité de fourrage nécessaire pour nourrir le cheptel pendant l’hiver, d’autant que le gouvernement ne subventionne plus les achats massifs de céréales américaines qui nourrissaient le troupeau à l’époque soviétique (les importations sont passées de 28 millions de tonnes en 1992 à 600 000 tonnes en 1995). Les exploitations ont donc tendance à abattre le bétail.

La pêche industrielle, qui avait été développée à l’époque communiste au point de tenir le deuxième rang mondial dans les années 1970, s’est effondrée. La redéfinition des règles internationales sur les droits de pêche avaient un peu réduit l’activité, mais en 1987, la pêche soviétique demeurait la deuxième du monde avec 11,2 millions de tonnes de prises. L’essentiel de la flotte, vétuste, est restée à la Russie en 1992, mais faute de moyens pour réparer et renouveler les bâtiments, et de débouchés pour les prises, la production s’est effondrée. Elle n’était plus que de 4,2 millions de tonnes en 1995.

Sur le plan des structures, on ne distingue guère d’évolution. Timidement engagé sous Gorbatchev, le mouvement de création de fermes individuelles s’est accéléré en 1992-1993, mais s’est enlisé depuis. Au 1er janvier 1996, pour une population agricole active de 10,5 millions de personnes, on ne comptait que 280 000 fermes privées. Invités à privatiser les terres, les kolkhoziens et les sovkhoziens ont massivement choisi soit de ne pas changer les statuts de leurs exploitations collectives, soit de procéder à un partage nominal fictif tout en continuant à travailler en collectivité, c’est-à-dire sans rien changer à la situation antérieure. En 1995, 89,9 p. 100 de la surface agricole appartenait encore à des exploitations collectives. Les fermes privées n’en possédaient que 5,8 p. 100. Le solde, 4,3 p. 100, est distribué sous forme de «lopins», petit espace attribué en propriété, même à des citadins: 39 millions de familles en possèdent aujourd’hui un, sur lequel elles tentent de produire de quoi assurer une partie de leur subsistance. Ce «jardinage», soigné mais sans grands moyens, assure une part importante de la production: 88 p. 100 de la récolte de pommes de terre provient des lopins.

L’initiative dans les campagnes semble durablement bloquée. Les fermiers privés n’ont pas de matériel pour travailler la terre et, en l’absence de services bancaires, ne disposent d’aucun capital pour en acquérir. La situation est la même pour les engrais et les semences. Il n’existe aucun moyen de stockage en dehors de ceux des exploitations collectives, très insuffisants et vétustes (deux tiers des lieux de stockage de fruits et légumes ne disposent ni d’aération ni de ventilation). Il n’existe aucun circuit pour écouler la production en dehors des organismes d’État, paralysés par le manque de moyens de transport et de stockage. L’industrie du conditionnement est balbutiante. Dans ces conditions, les anciens kolkhoziens et sovkhoziens préfèrent rester dans des structures collectives, qui leur assurent un minimum de ressources.

L’industrie face au choc culturel

L’industrie soviétique était entièrement étatisée et organisée en très grandes entreprises, souvent dénommées «combinats». La production était planifiée depuis Moscou et répartie entre des entreprises très spécialisées; la planification organisait l’interdépendance à l’échelle de toute l’U.R.S.S. Cette industrie était déséquilibrée: l’industrie lourde et le complexe militaro-industriel étaient hypertrophiés; l’industrie des biens de consommation, limitée.

Face à l’effondrement de l’administration économique qui régentait la moindre action, les secteurs industriels ont diversement réagi. L’orientation générale mène cependant à une baisse continue de l’activité industrielle depuis 1990 (tabl. 5).

La plupart des industries extractives ont tiré leur épingle du jeu. Elles délaissent le marché national et écoulent massivement leur production sur le marché mondial, en dollars, assurant des conditions de vie relativement satisfaisantes à leurs employés et réalisant de fructueux bénéfices. Lors de l’éclatement de l’U.R.S.S., les fonctionnaires qui dirigeaient les sites d’exploitation ont pris la direction des activités, selon des modalités variables. L’extraction, la vente et l’exportation du gaz sont le monopole de Gazprom (premier exportateur mondial avec 108 milliards de mètres cubes). L’avenir semble assuré dans ce domaine, puisque la Russie dispose des plus importantes réserves de gaz naturel de la planète (plus du tiers du total mondial). L’exploitation pétrolière s’est, quant à elle, fractionnée en plusieurs entreprises privées d’assise régionale, qui assurent la production et l’exportation, mais également le raffinage. Les sites miniers essaient d’écouler le maximum de leur production sur le marché mondial et le «métal venu du froid» (nickel, cuivre, platine...), comme on le désigne sur les marchés, par ses livraisons massives, mais erratiques et incontrôlables, est un facteur de déstabilisation des cours mondiaux. Il en va de même pour les marchés de l’or et des diamants, dont la Russie est grande productrice. Les grands combinats de production d’aluminium opèrent de la même façon.

L’industrie lourde se trouve dans la situation inverse. Ses productions sont invendables sur le marché international. Dans l’ex-U.R.S.S. elle-même, les clients se sont raréfiés, leur capacité de paiement a disparu et la volonté de s’orienter vers des productions d’une qualité supérieure est manifeste. Les grands combinats d’industrie lourde, parfois qualifiés de «dinosaures industriels», sont donc en grande difficulté, et leur reconversion très hypothétique, tant le retard technologique est important. L’aspect social du problème est aggravé par le fait que ces unités sont concentrées dans certaines régions (Oural, Kouzbass, Donbass).

La production charbonnière est l’une des principales victimes de la crise. La production s’est effondrée en raison de la baisse de la demande. Le grand débouché qu’était la sidérurgie a vu sa production presque divisée par deux en cinq ans (tabl. 5). La diminution de la consommation domestique d’énergie, liée à la crise industrielle, a fait le reste. En effet, si la demande d’électricité s’est mieux tenue, c’est au détriment de la production des centrales thermiques au charbon que s’est effectué l’essentiel de la baisse. La production d’électricité nucléaire s’est maintenue malgré les doutes sur la sûreté des centrales de première génération (type R.B.M.K.). Le vieillissement de ces dernières rend de plus en plus urgente une relance de la construction de centrales nouvelles (plusieurs projets sur la Volga), retardée faute de capitaux.

L’industrie de consommation de l’époque soviétique était sous-développée. Sa production était limitée et technologiquement dépassée. L’outil de production est néanmoins puissant, notamment dans le domaine automobile, où quelques grandes entreprises se partagent l’essentiel de la production: Moskvitch (28 000 salariés à Moscou au début des années 1990), Likhatchev (100 000 salariés, surtout à Moscou), G.A.Z. (100 000 employés à Nijni Novgorod), V.A.Z. (124 000 salariés à Togliatti). Dans tous les secteurs de l’industrie de consommation, la restructuration de la production tarde. Elle bute sur l’adaptation à une technologie correspondant aux normes mondiales (acquisition de savoir-faire, investissements) et à l’étroitesse actuelle du marché de consommation russe.

Le complexe militaro-industriel constitue un cas à part. Ses contours exacts sont difficiles à cerner, car, à l’époque soviétique, les productions avaient été disséminées. La plupart des combinats de l’industrie lourde ou de l’industrie de consommation comportaient des divisions spécialisées dans des productions liées à la défense et qui faisaient l’objet de toutes les priorités (production de chars par les usines de tracteurs ou de wagons, de réfrigérateurs par les usines d’aviation...). Il a été beaucoup question de «conversion» d’un secteur de défense hypertrophié. Les commandes d’État s’étant écroulées, on observe effectivement des transferts de production vers des articles de consommation, mais cette évolution bute sur les problèmes mentionnés précédemment. L’appareil de production militaire reste considérable, et la Russie redevient l’un des tout premiers vendeurs d’armes sur le marché mondial.

L’industrie aérospatiale arrive, malgré quelques difficultés, à maintenir ses capacités. Tupolev et Antonov continuent ainsi à concevoir de nouveaux modèles d’avions de ligne et enregistrent des commandes. Les divisions spatiales, en raison de la sérieuse avance qu’avait prise l’U.R.S.S., bénéficient de gros contrats en dollars dans le cadre de coopérations avec l’Occident (accueil de cosmonautes, participation au programme International Space Station). Le secteur aérospatial est l’un des rares à maintenir des liens forts à travers les nouvelles frontières: la construction des Antonov, comme celle des fusées, implique des usines situées en Russie et en Ukraine.

L’ensemble de l’industrie russe souffre du marasme prolongé de la demande intérieure, qui rend l’investissement, en vue de nouvelles productions, impossible. On observe également une «fuite de cerveaux». Mal payés, un certain nombre de chercheurs et d’ingénieurs se sont expatriés (Israël, États-Unis, Allemagne). Beaucoup quittent laboratoires et grandes entreprises pour constituer des P.M.E. dans des secteurs productifs porteurs (informatique notamment), mais la plupart s’orientent plutôt vers des activités commerciales.

Le «boom» du tertiaire

Le secteur tertiaire (petit commerce, services) passait pour improductif dans le système soviétique. La planification ne lui attribuait donc que peu d’investissements, et il était sous-développé, à l’exception de l’administration, pléthorique.

Aujourd’hui, le tertiaire, totalement libéré, est en pleine croissance. En 1995, il occupait 41 p. 100 de la population active (en France, 69 p. 100), contre 35,3 p. 100 en 1991. Au-delà de ce chiffre général, la statistique russe a encore du mal à cerner un secteur aux limites floues. Elle dénombre 900 000 petites entreprises de services (s’adressant essentiellement aux particuliers: coiffeur, réparations...). Leur répartition est très inégale dans le pays: 18 p. 100 d’entre elles sont regroupées dans la seule ville de Moscou, et 7 p. 100 dans celle de Saint-Pétersbourg. Les enquêtes montrent cependant qu’il existe à côté d’elles, mais parfois avec elles, un vaste secteur «inorganisé»: mal payée dans son entreprise industrielle ou dans son administration, plus de la moitié de la population active exerce une seconde profession, non déclarée (livraisons, petits travaux, activité commerciale...).

Tout ce secteur, mal défini, appartient plus ou moins à l’«économie de l’ombre» et passe pour être soumis au racket par les mafias qui ont prospéré avec l’affaiblissement de l’État.

5. La nouvelle Russie et le monde

Le commerce extérieur russe est excédentaire depuis 1992. L’excédent, croissant, atteignait 20 milliards de dollars en 1995. Les relations commerciales sont largement orientées vers l’Europe (60 p. 100 en 1995), même si la part des États membres de la C.E.I. (Communauté des États indépendants) s’accroît (18 p. 100 du commerce extérieur russe en 1992, 23 p. 100 en 1995). Les États-Unis ne sont que le deuxième partenaire commercial (7 p. 100 du commerce extérieur russe), loin derrière l’Allemagne (12,7 p. 100), précédant de peu l’Italie et les Pays-Bas (5,2 p. 100 chacun).

Pour son commerce extérieur hors C.E.I., la Russie est exportatrice de produits minéraux bruts (69 p. 100 de la valeur des exportations en 1995), pétrole et gaz en représentant à eux seuls 45 p. 100. Le solde se décompose en: produits chimiques (9 p. 100), biens d’équipement (8 p. 100), produits forestiers (6 p. 100), produits agricoles (4 p. 100). Les importations portent surtout sur les biens d’équipement (38 p. 100 de la valeur des importations en 1995) et les produits agricoles (29 p. 100), mais dans ce secteur, il s’agit de produits fabriqués et non plus de céréales comme à l’époque soviétique. Les autres postes d’importation sont les produits chimiques (11 p. 100), minéraux (8 p. 100), textiles (5 p. 100).

Le gaz est exporté uniquement par voie terrestre, à travers l’Ukraine. Cette situation confère à Kiev un moyen de pression qui lui permet de ne pas honorer ses factures (en 1996, elle devait 1,6 milliard de dollars à Gazprom). La construction (en cours) d’un gazoduc à travers la Biélorussie et la Pologne permettra à la Russie de limiter cet inconvénient. Les exportations de pétrole se font pour partie par voie terrestre (par la Biélorussie et l’Ukraine) et pour partie par voie maritime. Or, au temps de l’U.R.S.S., la totalité des capacités d’exportation de pétrole par la Baltique (25 p. 100 du total soviétique) avaient été installées dans les pays Baltes, devenus indépendants en 1991, et qui, depuis, taxent lourdement le pétrole russe. Les capacités en mer Noire (40 p. 100) se répartissaient pour un tiers en Ukraine et pour deux tiers en Russie (Novorossiisk). Les possibilités de franchissement du Bosphore étant limitées (restriction de tonnage imposée par la convention de Montreux de 1936), la Russie procède actuellement à l’aménagement d’installations d’exportation autour de Saint-Pétersbourg.

Les «fenêtres» sur l’extérieur sont redevenues vitales. L’immense littoral arctique et pacifique de la Russie est en effet pris par les glaces une bonne partie de l’année. Seuls Mourmansk, à l’extrémité ouest, bénéficiant de la dérive nord-atlantique, et Vladivostok, à l’est, restent accessibles toute l’année. Entre les deux, la «route maritime du Nord», ne fonctionnait qu’à usage intérieur, trois mois par an, avec l’aide de brise-glace. Avec l’effondrement des structures du pays, elle n’est plus utilisée qu’à l’ouest de l’Ienisseï. Hormis Mourmansk et Vladivostok, très excentrés par rapport aux forces vives du pays, la Russie ne communique avec l’extérieur que par la lucarne de Saint-Pétersbourg et l’étroit littoral russe de la mer Noire (ports de Taganrog, Rostov, Novorossiisk). Dans les deux cas, l’ouverture ne donne accès qu’à des mers fermées (Skagerrak, détroit du Bosphore).

Sur le littoral Pacifique, la Russie s’oppose toujours à la restitution d’une partie des îles Kouriles au Japon. Cet archipel verrouille hermétiquement l’accès à la mer d’Okhotsk, dans laquelle les sous-marins nucléaires lance-missiles russes peuvent évoluer en toute sécurité. La couche de glace hivernale contrarie leur détection mais, peu épaisse, peut facilement être percée pour procéder à des tirs. La Russie, qui possède encore un armement nucléaire de plusieurs milliers de mégatonnes, reste une grande puissance stratégique.

Encyclopédie Universelle. 2012.